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Actualité

13/02/2012

À la rencontre des « SDF ruraux »

Catégorie : Logement

Article publié dans le TSA mensuel n°29

Squats, fermes abandonnées, grottes ou cabanes en pleine forêt... À l'extrémité Est de la Moselle, des travailleurs sociaux effectuent tous les hivers, sept jours sur sept, des maraudes dans un secteur à dominante rurale.

Début décembre à Sarreguemines. Dans cette ville d'un peu plus de 20 000 habitants située sur la frontière allemande, la température n'est pas encore glaciale : le thermomètre affiche 6 °C au-dessus de zéro, mais avec la pluie qui tombe sans discontinuer depuis la veille et surtout les bourrasques de vent, l'impression de froid est vite pétrifiante. C'est de cette commune que partent les tournées de l'équipe mobile de Moselle-Est. Ce dispositif a été mis en place en décembre 2008 par l'Union départementale des associations familiales (Udaf) 57. « Dans notre département, il existait des maraudes sur Metz et sur Thionville, mais rien sur notre territoire qui regroupe des villes moyennes comme Saint-Avold ou Forbach à l'ouest et, à 80 kilomètres plus à l'est, la ville de Bitche. Ce qui représente tout de même 350 000 habitants sur 2 200 km2 », explique Christine Auclair, directrice du service hébergement-logement à l'Udaf 57. L'association gère sur Sarreguemines un centre d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) auquel est rattaché le service de maraude. L'équipe est composée d'une monitrice-éducatrice titulaire d'un master de psychologie, d'un conseiller en économie sociale et familiale (CESF) et d'une assistante sociale. Le service fonctionnant 7 jours sur 7 (en hiver exclusivement, encadré, p. 25), le personnel travaille généralement en binôme.

Trois professionnels mobilisés

En ce début d'après-midi, c'est Valérie Duval et Kevin Guichard qui sont de permanence. Muni d'un téléphone portable, la monitrice-éducatrice et le CESF peuvent être appelés à tout moment par des partenaires (115, CCAS, bailleurs sociaux, associations caritatives, clubs de prévention, etc.) ou par des particuliers qui leur signalent des personnes en difficulté. Ce jour-là, le téléphone portable n'ayant pas sonné, ils sont libres d'organiser leur tournée comme ils le souhaitent. Ils choisissent de faire un premier arrêt à une bâtisse dont ils savent qu'elle sert souvent de squat à des sans domicile fixe. Au fond de la cour recouverte d'herbes folles et de détritus en tous genres, les deux travailleurs sociaux se dirigent vers un bâtiment qui servait auparavant d'atelier à une menuiserie-ébénisterie comme en atteste une vieille enseigne. La porte coulissante rouillée et taguée est entrouverte. V. Duval et K. Guichard s'approchent, lancent un « Bonjour ! ». Mais il n'y a personne à l'intérieur. « Nous nous annonçons toujours quand nous pénétrons dans un squat, même s'il est vide », explique K. Guichard. Dans un deuxième bâtiment, au milieu de planches de bois et de cannettes de bière vides, la présence de couvertures et de vêtements laisse supposer qu'une ou plusieurs personnes ont dormi récemment ici. V. Duval reconnaît l'une des couvertures de survie que l'équipe distribue ainsi que les effets personnels d'un sans-abri. Mais là encore, le bâtiment est vide à l'heure de leur passage. « Il n'y a pas de règles, pas d'horaires où on est sûr de les trouver », confie V. Duval.

Remontée à bord de leur utilitaire dont le coffre contient cafés, soupes, repas lyophilisés mais aussi trousse à pharmacie, vêtements chauds et couvertures, l'équipe mobile reprend la route. Direction : la gare de Sarreguemines, un lieu où ils sont presque sûrs de trouver des « habitués ». Dans le hall, six sans-abri profitent, en effet, des sièges et de l'atmosphère bien chauffée. Parmi eux, beaucoup de visages connus des travailleurs sociaux. Seul un homme de nationalité allemande trimballant de grosses valises ne leur est pas familier. Ce dernier ne parle pas un mot de français mais s'exprime très bien en anglais. V. Duval engage la conversation tandis que son collègue propose à deux « habitués », Claude et Serge, de venir à la camionnette prendre un café. Les deux hommes squattent ensemble une maison abandonnée située le long du canal. « On a au moins 200 m2 et même l'électricité », se réjouit Claude, casquette vissée sur la tête, cou et mains recouverts de tatouages. Ce qui leur manque le plus, c'est le chauffage. « Mais ne vous inquiétez pas, on se débrouille ! » L'un et l'autre ont déjà passé quelques nuits au CHRS, mais préfèrent leur indépendance. « Tant qu'il ne fait pas - 20 °C, je reste à la rue », s'exclame Claude qui y vit depuis cinq ans. « Moi, je viendrai à - 15 °C ! », renchérit Serge avant d'éclater de rire. Pour le moment, tous les deux ont l'air d'apprécier leurs cafés fumants : « Heureusement que vous êtes là ! », adressent-ils à l'équipe. Claude, qui n'a encore rien avalé de la journée, demande s'il peut avoir un repas chaud. Ce sera des pâtes lyophilisées. Pour des raisons de normes d'hygiène et de transport, l'équipe ne peut servir que des repas de ce type. Les deux hommes ne perçoivent aucun revenu. Pour Claude, les travailleurs sociaux de la maraude viennent de réussir à retrouver sa carte d'identité égarée dans un foyer à Thionville où le quadragénaire avait séjourné. « Grâce à sa carte, Claude va pouvoir être domicilié au CCAS et on pourra lui faire valoir ses droits », commente K. Guichard.

Moins « visibles » qu'en ville

Orienter les personnes vers les services sociaux, les accompagner dans leurs démarches administratives, les inciter à passer une ou plusieurs nuits « au chaud », ou simplement nouer le contact : telles sont les missions de l'équipe mobile. « Notre rôle est d'évaluer leur situation, leur état de santé et leurs conditions de survie. Nous sommes souvent dans l'urgence, dans le risque vital parfois. Dans ces cas-là, nous contactons les pompiers ou nous demandons une hospitalisation si besoin », témoigne V. Duval. « Dès la première année, nous avons nous-mêmes été surpris de l'ampleur des besoins constatés même si nous les pressentions. Nous avons rencontré des personnes complètement inconnues des services sociaux, des personnes dont on ne supposait même pas qu'elles pouvaient vivre là où elles vivaient, certaines dans des grottes, d'autres dans des cabanes au milieu de la forêt », indique Ch. Auclair. « À la différence du milieu urbain où les SDF sont peut-être plus visibles, en zone rurale, les exclus ont tendance à se cacher », poursuit la directrice. Pour l'équipe mobile, tout le travail consiste à trouver leurs lieux de vie. D'année en année, les squats et autres fermes abandonnées commencent à être connus. La communication autour de leur action, que ce soit auprès de leurs partenaires du secteur social ou du grand public via les médias locaux, porte aussi ses fruits.

Suivi par une assistante sociale

Après la gare, l'équipe reprend la route, sort de Sarreguemines et s'arrête le long d'une grande ferme en ruine. Par endroits, la toiture n'est plus qu'un vieux souvenir, et les gouttes d'eau s'infiltrent d'un peu partout. Au milieu du corps de ferme, des vieux canapés défoncés côtoient des pneus de camions à moitié brûlés. Au sol, des traces de couleurs laissent supposer que les lieux doivent servir de terrain de jeu à des amateurs de Flash-Ball. Dans ce royaume des courants d'air, V. Duval et K. Guichard savent où aller : vers le premier étage du seul bâtiment dont le toit tient encore à peu près debout. C'est là que réside souvent Robert. « Y a quelqu'un ? » Pas de réponse. Alors que l'équipe est sur le point de repartir, V. Duval distingue un visage. Robert n'avait pas osé se manifester en voyant que l'équipe était accompagnée par une journaliste. Il ne veut pas être pris en photo et déclare d'abord qu'il « n'a besoin de rien ». Mais l'homme de nationalité allemande finit par accepter une couette et quelques bols de repas lyophilisés que lui proposent K. Guichard et V. Duval. Il ira même ensuite jusqu'au véhicule boire un café bien chaud. Suivi par une assistante sociale de secteur, Robert leur apprend qu'il devrait pouvoir trouver une solution de logement. Cela fait un mois et demi qu'il dort quelques nuits par semaine dans cette ferme en ruine, quand il n'est pas hébergé « chez une amie ». Il lui manque encore quelques papiers dont son passeport, mais les choses devraient bientôt s'arranger pour lui. L'équipe mobile repart ensuite vers Forbach.

L'hiver dernier, l'équipe mobile a rencontré 68 personnes différentes (dont huit femmes) âgées de 19 à 62 ans. Parmi elles, 13 ont accepté une mise à l'abri pour une nuit ou plus. C'est moins que l'année précédente qui a comptabilisé 48 mises à l'abri pour 119 personnes rencontrées. En cette fin d'année 2011, en l'espace d'un mois, l'équipe est déjà allée à la rencontre de 25 sans-abri et a réussi à convaincre quatre d'entre eux de passer une ou plusieurs nuits au chaud.

On ferme au printemps ! L'équipe mobile de Moselle-Est ne fonctionne que cinq mois dans l'année, de début novembre à la fin mars. Depuis le démarrage, l'Udaf 57 demande à ce que le dispositif dispose d'un financement suffisant et pérenne pour lui permettre de fonctionner toute l'année, « parce que les difficultés des personnes qui vivent en habitat précaire sont aussi grandes en été qu'en hiver », comme le souligne Christine Auclair, directrice du service hébergement-logement. « On est quelque part face à un paradoxe, renchérit Valérie Duval, monitrice-éducatrice membre de l'équipe. On fait du lien avec des personnes en rupture, mais on doit aussi préparer à la rupture puisqu'à la fin mars, nos interlocuteurs ne nous verront plus. » D'où l'importance pour les travailleurs sociaux de l'équipe mobile de collaborer le plus possible avec les services sociaux de droit commun qui fonctionnent en continu. Chaque année, l'Udaf 57 doit recruter de nouveaux professionnels pour former l'équipe. En moyenne, seul un d'entre eux reste d'une année sur l'autre. « C'est une difficulté pour nous, reconnaît Ch. Auclair. Nous essayons de recruter des profils variés qui se complètent. Mais pour les nouveaux, il faut être tout de suite efficace car ils n'ont que cinq mois d'intervention. » Cinq mois où ils devront trouver leurs marques sur un territoire très vaste, nouer des liens avec les bénéficiaires, gagner leur confiance pour leur proposer un accompagnement social approprié à leur histoire.

Contacts :

Udaf
Christine Auclair
14, rue Alexandre-de-Geiger
57200 Sarreguemines
TĂ©l. : 03 87 95 94 70
www.udaf57.fr


Par Aurélie Vion

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