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Actualité

08/08/2013

Profession : gouvernante une alternative au CHS

Catégorie : Logement

Articles du Républicain Lorrain du 08/08/13

Société dispositif de prise en charge des maladies psychiques

Sarreguemines

"Familles gouvernantes", ce sont des adultes souffrant de maladies psychiques qui vivent en colocation, aidés par une gouvernante. Un dispositif trente fois moins cher que l'hospitalisation en psychiatrie... et qui les aide à revivre.

L'hospitalisation en CHS coûte cher... Contrairement au dispositif "familles gouvernantes", basé sur la colocation, qui est autofinancé et permet de réinsérer les patients dans la vie ordinaire. Photo Thierry NICOLAS

Je leur dis toujours : "Vous êtes des frères ici !" » Djamila Eddouh a la gouaille et l'autorité d'une vraie "mama" qui sait protéger sa couvée. Elle a un métier original : "gouvernante"... d'une couvée très particulière, puisqu'il s'agit de cinq adultes souffrant de maladies psychiques. La plupart ont passé des années en hôpital psychiatrique. Ils n'y ont plus leur place, mais ils ne sont pas non plus assez autonomes pour vivre seuls en appartement. Grâce au dispositif "familles gouvernantes", ils vivent en colocation à Beausoleil. Ce qui leur offre une vie sociale comme ils n'en avaient plus depuis longtemps...

Deux "familles gouvernantes"

A Sarreguemines, depuis 2002, il y a deux appartements "familles gouvernantes". Ils sont dans un HLM flambant neuf du quartier de Beausoleil, deux F7 l'un au dessus de l'autre, avec dans chacun cinq locataires et une gouvernante, pour que les deux dames puissent se relayer et assurer une présence en journée, même le week-end. Les gouvernantes habitent dans la même rue, et sont d'astreinte en cas de problème, la nuit. La journée, elles ont des heures fixes pour s'occuper de leur "maisonnée" : elles gèrent les tâches ménagères (nettoyage, préparation des repas), mais veillent aussi sur "l'argent de poche" des résidents (qui sont sous tutelle), s'assurent qu'ils vont à leurs rendez-vous, ou qu'ils prennent bien leurs médicaments. Les deux dames ont aussi des volants d'heures pour accompagner les résidents à l'extérieur. « Par exemple, en ce moment on va se promener tous les soirs à pied dans le quartier », détaille Christiane Grussi, gouvernante de l'appartement du dessus. Et puis surtout, comme des mamans, elles sont là quand leurs protégés ont besoin de parler ou d'être rassurés. « Oui, on a besoin d'affection ! », intervient "Maître" Pierre, le doyen de 61 ans, qui parle difficilement depuis qu'on l'a « écrasé », à 40 ans, que sa tête a touché le trottoir, et qu'il a passé six mois dans le coma.

« Un pari un peu fou »

« Gouvernante, c'est un drôle de travail qui ressemble à celui d'une mère de famille, où il faut savoir être sévère en même temps que maternante , commente Marie-Hélène Laurent, responsable du dispositif à l'Udaf (Union départementale des associations familiales), basée à Metz. C'est le pari un peu fou de ce dispositif : dire que ces femmes qui ont du bon sens et de l'empathie, qui ont élevé des enfants, sont capables de gérer une petite structure comme ça. »

Le pari semble réussi. Christiane a été couturière et a élevé sa fille, avant de devenir gouvernante il y a six ans. Djamila a été agent de production chez Sodilor, et pendant dix ans présidente du CSL Beausoleil, a organisé des centres aérés... Leurs dix "employeurs" (lire ci-dessous) auraient pu être des cibles parfaites pour des populations marginales. « Mais ils ont été très bien acceptés, ils sont même protégés ici, dans le quartier : c'est quelque chose qui m'est vraiment resté dans le cœur », s'émeut Djamila, l'enfant de Beausoleil.

« Des ressources qu'on n'imaginait pas »

« J'ai besoin de ma liberté, ici, je suis bien, je peux vadrouiller, mais je prends mon traitement » , résume Olivier, 43 ans, qui se présente comme « dingue des Lacoste »... et fier d'avoir préparé un marbré pour nous. En quelques mots, il livre son passé chaotique, les années en famille d'accueil, puis en pavillons au CHS. « C'était dur... » A 34 ans, Mike aussi se sent bien au sein de "familles gouvernantes". « Il joue de l'orgue dans les églises et chante dans les chorales, et depuis, il s'est fait beaucoup d'amis », explique Christiane. Il y a encore « notre Edmond », 60 ans, qui ne mangeait que du pain noir avec du sel quand il est arrivé il y a neuf ans, convaincu que les légumes, ça empoisonnait, et que les chocolats paralysaient les pieds. « Je croyais », articule-t-il avec un sourire aujourd'hui béat. « Il était le souffre-douleur de son quartier, il a eu des années horribles », glisse Marie-Hélène Laurent. Aujourd'hui, Edmond mange de tout et fait des sorties avec son colocataire Jean-Paul. « Son développement est impressionnant ! , se réjouit la responsable. Dans ce dispositif, les gens sont capables de développer des ressources qu'on n'imaginait pas... »

Estelle FERNANDES.

Marcel Dossmann (Udaf) : « Et en plus, ça ne coûte rien ! »

 

Marcel Dossmann, directeur général de l'Udaf, avec Djamila et Christiane, les deux gouvernantes sarregueminoises, dans un appartement de "familles gouvernantes". Photo Thierry NICOLAS

« Quand j'ai découvert le dispositif "familles gouvernantes" à mon arrivée à la direction de l'Udaf, il y a un an et demi, j'ai trouvé ça extraordinaire ! , confie Marcel Dossmann, directeur général. Et en plus, ça ne coûte rien ! » Il demande aujourd'hui que ce mode de prise en charge « original et autofinancé » soit reconnu et développé.

-Le coût pour la collectivité. Les cinq patients de chaque appartement doivent avoir des ressources suffisantes (environ 1 200 €) pour payer leur part du loyer, des charges et des dépenses courantes, et pour rémunérer la gouvernante dont ils sont les employeurs. Pour cela, en plus de l'allocation adulte handicapé (AAH, environ 770 €), la condition est qu'ils aient la prestation de compensation du handicap (PCH, environ 430 €). Elle est versée une fois par mois, mais correspond au coût d'une seule journée en hôpital psychiatrique... Pour la collectivité, le coût de la prise en charge en "familles gouvernantes" est donc environ trente fois moins cher qu'au CHS...

- L'histoire des "familles gouvernantes". Ce dispositif a été mis en place par des bénévoles dans la Marne. L'Udaf s'en est inspiré en 2000, et supervise aujourd'hui 17 gouvernantes qui s'occupent de 85 résidents, dans sept communes de Moselle, en partenariat avec les hôpitaux psychiatriques qui assurent le suivi des patients, et les Offices publics d'habitats pour les logements. Cette « vraie bonne alternative à l'hospitalisation en psychiatrie » est peu connue, et « n'est reconnue par personne ».

-Les solutions manquent. En France, 30 % des personnes hospitalisées en psychiatrie sont "inadéquates" : elles n'y ont pas leur place... Mais aucune autre solution ne leur est proposée. Parmi elles, 75 % ont une orientation pour aller en Fas (foyer d'accueil spécialisé) ou en Fam (foyer d'accueil médicalisé). Mais les places manquent cruellement.

Dr Birig : « Que leur maladie soit stabilisée »

 

« Travailler sur les ressources positives chez le patient : c'est ça, le vrai changement culturel de la psychiatrie ! », soutient le Dr Malika Birig, psychiatre médecin-chef du 2e service du CHS et responsable des résidents du dispositif "familles gouvernantes". Elle prône un développement de ces types d'intégration dans le "milieu ordinaire" : « Les malades psychiques sont des gens complexes, qui sont très mal pris en charge dans les hôpitaux. »

-Conditions. Toutes les personnes internées en CHS ne pourraient pas vivre ainsi en colocation. Il y a des conditions à leur admission. « Il faut qu'ils soient suffisamment stabilisés par rapport à leur maladie. » Ils suivent un traitement médical : les infirmiers du CHS passent chaque semaine préparer les piluliers. Les gouvernantes sont leur relais auprès des résidents.

Il s'agit de personnes atteintes d'un handicap psychique, suite à un trouble mental avéré, et qui présentent des possibilités d'amélioration significative. « On voit quelles capacités d'autonomie sont préservées ou améliorables chez eux... » Car le handicap psychique est fluctuant par nature.

-Bénéfices. « Même s'ils sont stabilisés, ils ont une perte d'autonomie liée aux conséquences de la maladie , détaille la psychiatre. Par exemple, un schizophrène a aussi des problèmes d'attention, de mémoire, qui font qu'il aura du mal à s'organiser dans ses tâches. » Elle souligne encore que la deuxième cause de ces troubles peut être liée à l'environnement, « au manque de stimulation en milieu hospitalier, ou quand ils vivent isolés, ou stigmatisés... ».

De l'intérêt des "familles gouvernantes" qui leur offre un milieu stimulant, pour conserver, et même développer leurs acquis.

la phrase

 

« Gouvernante, c'est un drôle de travail qui ressemble à celui d'une mère de famille, où il faut savoir être sévère en même temps que maternante. »

Marie-Hélène Laurent, responsable depuis 2000 à l'Udaf (Union départementale des associations familiales) du dispositif "familles gouvernantes", où des patients vivent en colocation au lieu d'être au CHS.

Mieux qu'au CHS...

 

 Le dispositif "familles gouvernantes" permet une vie en appartement au lieu de l'hospitalisation. Photo Thierry NICOLAS

"Familles gouvernantes", c'est une alternative à la vie en hôpital psychiatrique. Un dispositif méconnu et peu développé. Pourtant, il ne coûte rien, et a l'avantage de faire progresser des patients qui n'avaient plus leur place à l'hôpital, et qui développent des ressources inattendues une fois réinsérés dans la vie "ordinaire". Le principe ? Une colocation, avec une gouvernante qui aide cinq adultes sous tutelle, comme le ferait une mère de famille. Exemple à Sarreguemines.


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