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Actualité

05/01/2012

"C'est pas parce qu'on est à la rue qu'on est un loubard"

Catégorie : Logement

Article du Républicain lorrain du 04/01/12

Serge, 56 ans, est à la rue depuis deux ans. Le Sarregueminois, qui a travaillé durant 25 ans, refuse les solutions d'hébergement qu'on lui propose. Cet homme qui « n'aime pas le taudis » nous a ouvert la porte de son squat.

Perrine Diehl et Kevin Guichard, de l'équipe mobile de Moselle-est, et le chef de service Pierre Nierenberger, dans un squat.

Serge, 56 ans, est SDF. Mais il aime l'ordre. « C'est important, l'état des lieux. Ce squat, c'est le meilleur que j'aie eu ! Il y a même le courant ! Ça, c'est rare... » Et il lâche ce petit rire dont il ponctuera toutes ses phrases.

On croise une bâtisse délabrée. « Ce n'est pas là, indique le petit homme au visage rond. Celle-là, elle n'est pas squattable : elle est ouverte à tous vents. » La sienne est une vraie maison, à Sarreguemines. On entre par la cave derrière, discrètement. Serge a déjà sa lampe de poche à la main. Il fait plus froid dedans que dehors. Les deux étages ont été vidés de leurs meubles. Mais le reste est en bon état. A part quelques taches d'humidité sur le papier peint, c'est bien « un squat de luxe ». « C'est justement parce qu'il n'est pas connu. »

« J'ai une porte qui ferme ! »

Depuis deux ans qu'il vit dehors, il a déjà fait trois ou quatre squats, parfois « des taudis » habités par des « petites souris ». Il a même vécu sous un pont, toujours à Sarreguemines. A chaque fois, il est parti à cause « des gens qui viennent vous casser les pieds ». « On a souvent des visiteurs, on vous vole. » Mais ici, il ne craint pas « l'insécurité », explique-t-il d'un air heureux. Et comme s'il exhibait un joyau, il sort de sa poche une vieille grosse clé : « J'ai une porte qui ferme quand je suis dedans ! Bon, ça ne marche pas de l'extérieur... »

Serge n'utilise qu'une pièce, toute petite, avec une ampoule nue au plafond. « Je pompe l'électricité au minimum, pour ne pas attirer l'attention. De toute façon, j'ai pas de machine à laver ou de radiateur ! » Blague de squatteur... Il y a bien un vieux poêle à mazout dans la maison, mais « c'est trop dangereux ces trucs-là ». Pour se chauffer ? Il a une couette. « C'est déjà pas mal ! » Et il rit encore.

Au sol, aucun détritus. Serge s'excuse pourtant de n'avoir pas rangé, avec une fausse pudeur de ménagère, plutôt fier de son petit intérieur. « Ce n'est pas parce qu'on est à la rue qu'on est forcément un loubard ! » Le vieux matelas sur lequel il dort avait été trouvé par son "colocataire", qui est parti en prison. C'est la première fois qu'il cohabitait. « Quand on partage un squat, on ne sait jamais sur qui on tombe... », se méfie-t-il.

« J'aime la stabilité »

Il y a un emballage cadeau par terre, à côté du lit. « C'est de mon amie... » Cette fois, le sourire est timide. La dame en question vient lui rendre visite régulièrement. Elle fait partie de « ceux qui savent ». Pour d'autres de ses connaissances, ça le « gênerai [t] qu'ils sachent » qu'il vit dans un squat. Car avant son licenciement économique, Serge a travaillé vingt-cinq ans, comme ouvrier de production chez Johnson controls. Il n'a jamais été marié, et n'avait déjà plus de contact avec sa famille. Puis il y a eu « des formulaires » qu'il n'a « pas remplis », les ressources coupées. Les « petits boulots », à son âge, il n'en voulait pas. Il le répète : « J'aime la stabilité. » Il a quitté son studio avant la fin du préavis d'expulsion. Direction la rue.

Il boite un peu, mais assure que « la santé, ça va ». Tout en reconnaissant qu'il ne pourra pas rester squatteur éternellement. Pourtant, quelque chose le pousse à refuser, quand les éducateurs qui lui rendent visite lui proposent un hébergement (lire ci-dessous). Il devient évasif, on ne saura pas trop pourquoi. Il a tout de même la CMU (couverture maladie universelle de base). Depuis peu, Serge accepte de fréquenter la cantine du centre d'hébergement. Quant à l'idée de faire valoir ses droits au RSA (revenu de solidarité active), il finit par répondre : « Pourquoi pas ? »

Estelle FERNANDES

LE REPUBLICAIN LORRAIN

 


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